(Un texte que j’ai commencé il y a quelques mois et que j’ai enfin terminé !)
Comme tous les voyages qui commencent à Dakar, le séjour débute par les embouteillages. Si l’autoroute n’est pas encore terminée, le péage est déjà mis en place. Tout automobiliste qui souhaite sortir de la ville devra s’acquitter d’une heure de bouchon. Thiaroye, Pikine, Guédiawaye, Rufisque,… Les communes englouties par l’expansion boulimique de Dakar défilent au ralenti. Enfoncé dans la file, coincé entre un camion et un car rapide, le taxi prend son mal en patience. Ses roues sont immobiles et pourtant le paysage semble défiler. Les vendeurs et les mendiants remontent les allées d’automobilistes. Leurs flux incessants et hétéroclites transforment les passagers en marchandises sur une chaine de production. Toutes les options, mêmes les plus inattendues, sont disponibles le long du tapis roulant : mouchoirs, mandarines, noix de cajou, journaux, carte de crédit téléphonique, mais aussi balai, cadre photo, paires de chaussettes,… L’offre semble aussi surprenante qu’infinie. Chacun sa fiche de poste à la sortie de Dakar. Les bourrasques de vent et la poussière emportent les piétons et les vendeurs, les taxis et les camionneurs… Le grand bouillon nous ferait presque oublier que nous sommes immobilisés sur le bitume.
La mécanique est bien huilée, et notre programme est bien réglé. Direction le Nord. Trois jours c’est court, sachons les mettre à profit et évitons les incidents techniques. Une halte chez l’ami Tapha Gueye coupera les 6 ou 7 heures de route. Nous profitons de l’hospitalité de notre cher saint louisien* pour alléger les lourdeurs du voyage et lester nos estomacs de son accueil royal. Il fait bon se balader dans les rues paisibles de Saint Louis. Il est tout aussi agréable de faire un petit tour en pirogue pour observer les pélicans de la réserve du Djouge juste à côté. Mais la pause est courte, l’objectif est plus loin, plus haut, juste sous la Mauritanie. Direction le nord, direction Richard Toll.
Bien repue, la joyeuse bande des quatre copains reprend la route. Nous arrivons juste avant la tombée de la nuit à Richard Toll. Mr Sow nous y attend. Nous sommes en retard ce qui n’est pas très délicat de notre part. L’accueil est évidemment chaleureux. Comme nous l’avions convenu, Mr Sow nous emmène chez une de ses femmes à quelques kilomètres de la ville. La nuit est tombée. Les phares du 4×4 tentent de percer l’obscurité. La route devient piste, les chemins se cachent et se tortillent. Une fois ou deux le véhicule vacille et soulève nos cœurs. Trente minutes passent. Au milieu de nulle part émerge subitement 5 cases. Nous sommes arrivés. Madame Sow nous attendait malgré l’heure tardive. A peine sommes nous arrivés qu’elle met en marche les marmites et nous prépare un bon repas. Mr Sow nous installe dans la plus confortable des cases. Nous nous asseyons avec lui. Il nous raconte son passé de syndicaliste à la CSS, la compagnie sucrière du Sénégal**, sa famille, la création de son campement… Les discussions sont ponctuées par de longs silences. La fatigue bien sûr, mais aussi cette ambiance nocturne. Comme de petits enfants au fond de leurs lits, nous n’osons pas faire de bruit. Chaque son, chaque grincement est amplifié par l’obscurité et le silence du lieu.Le jour se lève, mais cette atmosphère silencieuse persiste. Les enfants vont traire les vaches et les chèvres. Mme Sow allume le feu de la marmite. Doucement la vie s’installe et la fraicheur du matin s’évanouit. Le soleil s’installe au dessus de nos têtes. Il nous autorise à parler à plus haute voix. Désormais la vie du campement bat son plein. Comme dans nos vieux souvenirs de vacances à la campagne, nous accompagnons les enfants qui amènent les vaches à l’abreuvoir. Trois ânes tractent un système de poulies pour arracher l’eau du puit. Menés à la baguette par un gamin qui prend son rôle très au sérieux, ils tractent leur fardeau.
Encore une fois, au moment où nous pensons trouver nos marques, le bon rythme, le départ s’annonce. Nous avons rendez vous avec la dernière étape de notre petit périple : Richard Toll et la famille Samb. Nous devions arriver à la première heure pour participer au traditionnel match de football dominical du quartier. Notre ami Makhary nous accueille en râlant gentiment, nous sommes en retard. Rien de bien nouveau… Le soleil nous assomme de son midi. Il n’y a pas le moindre point d’eau ou d’ombre autour du terrain. Le match ne sera pas bien long et nous irons vite nous réfugier à l’abri du feu pour siroter un jus de bissap bien glacé.Assis ou affalés dans le salon au milieu du jardin, nous digérons avec lourdeur et plaisir le consistant yassa yap**. La famille Samb est belle. Papa Samb est un père doux et respecté. Maman Samb protège ses filles comme si elles avaient toujours 5 ans. La famille est grande, les enfants sont nombreux. Il est au début difficile de différencier les frères, les cousins et les neveux. Les va-et-vient sont incessants chez les Samb. La maison est connue des proches et des voisins pour son accueil. Un jeune vient chercher des salades du potager de Papa Samb, pendant que Maman Samb reçoit ses cousines dans sa chambre. Les filles attendent leurs copines pour aller se balader dans la grande rue de Richard Toll. Tout en buvant du thé, les fils réparent un scooter et se passent l’ordinateur de Makhary. Le PC fonctionne à plein régime ces derniers temps : en cette période de préparation des élections municipales, il y a de nombreux tracts politiques à rédiger pour le petit parti des amis des fils Samb. Leur fougue et leurs critiques acerbes des pouvoirs locaux déplaisent à Papa Samb. Les hommes veulent changer le monde pendant que les femmes préparent déjà le repas du soir.
Le voyage touche à sa fin. Il est malheureusement temps de rentrer à Dakar. Nous avons pu faire de belles rencontres et retrouver des personnes chères durant ces quelques jours. Leur accueil et leur hospitalité ont toujours été au rendez-vous. Malgré le plaisir de partager ces moments, il me reste un léger sentiment de malaise. Nous avons roulé, traversé, aperçu… Et que reste-t-il au final ? Qu’avons nous réellement compris des mondes que nous avons rencontrés ? Cela me rappelle les fêtes de mariage et de baptême en France. On retrouve sa grande famille, on mange, on boit, on discute, on s’amuse avec les cousins et les oncles éloignés. Mais au bout de quelques heures chacun rentre chez soi. Le rituel se déroule tous les deux ou trois ans. Il nous donne l’impression de connaître un peu les gens. Mais à bien y réfléchir ce n’est pas le cas. On se l’avoue, et une fois qu’on l’accepte, on n’en perd pas pour autant le plaisir de participer à ces rituels familiaux. Les Gueye, Sow et Samb sont bien loin de moi désormais. Mais nos rencontres, même si courtes et si incomplètes, resteront tout de même des beaux moments de partage. Il n’y avait pas de subtilités culturelles ou de codes sociaux obscures dans notre bonheur de partager ces quelques moments. Il se passe bien quelque chose entre l’exotisme naïf et la froide analyse sociologique de rapports humains. Il y a bien des sourires et des regards qui veulent dire la même chose dans toutes les langues.(*) Saint Louis se trouve sur la route de Richard Toll, à 3-4 heures de route de Dakar.(**) Plat sénégalais à base de riz et de viande
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