janvier 2008


Tintin au merveilleux pays des cigarettes modestes

Jeudi 31 janvier 2008

Que la porte est grande, et l’intérieur si lumineux et luxueux ! – « BienvenIu, faite comme ché vIu ». Nous annonce l’hôte de ce qui ressemble à une somptueuse villa de Dakar….Voilà j’avoue, le jeune Tintin a goûté les délices du château de Moulinsart…Bon pour ma défense ce n’était pas prémédité, je vous le jure je ne l’ai pas fait exprès !!Le plan semblait pourtant alléchant, « une soirée de journalistes et de photographes », c’est comme cela que me l’avait vendu une amie. Il me fut bien difficile de retrouver ce type de population… Certainement la faute à un dj qui nous mixait bien fort les derniers sons electro lounge Ibiza… Pas de Mbalax, encore moins de coupé décalé, l’Afrique dans ce genre de demeure se résume aux jolies masques hors de prix que l’on met au dessus de la cheminée et à la gentille statuette en tenue coloniale que l’on utilise en porte manteau à l’entrée.Cependant, n’allait pas croire pour autant que nous nous trouvons dans une maison de mauvais goût : grandes pièces lumineuses, mobilier dernier cri, architecture bien pensée… En même temps sur quatre étages et 500m2 c’est plus facile de jouer à cache-cache que de construire des espaces où l’on circule difficilement.Le décor est planté, nos ambitions aussi : un tour au buffet et un autre au bar et on rentre (oui, avant de cracher dans la soupe autant la goûter…). Les invités ont l’air de bien plus apprécier que nous, et les discussions sembblent être de haut vol : « vous faites quoi dans la vie ?… Les ONG ? Ah cela existe toujours ?! Ohohoh. Moi je travaille dans l’extraction minière pour une compagnie anglo saxone » (Comment fait on quand on veut imiter un accent « Charle-Henri » à l’écrit ?). - Oui cela existe encore les ONG, c’est un peu comme les…. Evitons la provoc, ce début de phrase restera miraculeusement au fond de mon gosier :) .Et revenons plutot à notre hôte, celui-ci est justement en train de distribuer nonchalamment sur les tables des paquets de cigarettes, des cartouches de cigarettes même. Cela a beau être un produit bien moins taxé qu’en France, leur prix modique ne justifie tout de même pas ce genre de comportement pour le moins surprenant ?Après un petite enquête rapide, je comprends que nous sommes à l’anniversaire de la femme du directeur Afrique d’un grand groupe de cigarette mondial.Nous appellerons notre anglais de nationalité James, de toute manière son vrai prénom m’a échappé. En tout cas notre James a l’air d’être une personne bien éduquée, chaleureuse et accueillante. Tout sourire, il nous expose sa petite silhouette de monsieur tout le monde qui réussit en toute modestie. Quel classe ! Ou plutôt même quelle insolence ! Comment ose t il se payer cette fausse modestie ?!Et bien oui quoi !? Ses conseillers marketing/communication ne lui ont il pas fait lire cet article dans Jeune Afrique* ? Oui celui qui nous dit que tous les vendeurs de cigarettes ne doivent plus faire la grise mine : Les baisses de ventes, les restrictions sur la pub, les interdictions de fumer, tout cela c’est pour l’ancien monde ! Les études de marché sont formelles, il y a un potentiel de croissance énorme dans les pays en voie-de-comme-d’hab… et James a peut être lu aussi dans cet article les propos rapportés de Mr Saouna Inoussa, secrétaire permanent de l’OTAF (Observatoire du tabac en Afrique) : “68% de la population africaine a moins de 30 ans, et vit dans l’ignorance totale des méfaits du tabac”. Notre hôte doit ne pas rester indifférent à ce genre de donnée, d’où certainement le dernier slogan de sa marque qui s’affiche dans tout Dakar sur de grands panneaux publicitaires : « 5 millions de personnes fument la même marque de cigarettes… ».Alors oui quelle insolence ! Il pourrait au moins avoir la décence de se montrer présomptueux et radin, quitte à faire partie des méchants autant en assumer aussi le costume qui va avec non ?Heureusement Moulinsart est comme tous les châteaux, il y a un passage secret par la petite porte au fond du jardin. Nous sommes parti avant le dessert et les alléchantes pâtisseries… Snober la pièce montée c’est quand même un geste bien engagé pour montrer son désaccord, non ?* http://www.jeuneafrique.com/jeune_afrique/article_depeche.asp?art_cle=AFP44935lenvostrepx0

“Le syndrome de Calcutta”

Vendredi 18 janvier 2008

Lorsque je rentre le soir du boulot, je marche durant un quart d’heure avant de pouvoir atteindre la ligne de car rapide qui me déposera à la maison. Mon chemin de petit piéton se déroule en deux étapes : Tout d’abord il faut suivre la VDN, un axe routier saturé de voiture en ces heures de pointe. Pots d’échappement, sable, vent, nervosité des conducteurs… Ce n’est pas spécialement agréable, surtout en cette période de grands chantiers routiers.

La seconde partie est plus agréable, une plongée dans les quartiers entre l’aéroport et la foire internationale au Nord de Dakar. La nuit tombe très vite, mais elle ne surprend personnes. Sauf peut être les quelques lampadaires qui ne se réveillent plus et plongent les rues de sables et de gravats dans une semie obscurité. Les vendeurs ambulants proposent des cartes téléphonique et des boites de mouchoirs, les marchands de fruits et légumes, dans leurs petites cahutes sur le bord des routes, s’étouffent tranquillement dans les bourrasques de sable et de gaz. A la station essence les taximan négocient avec les pompistes pour faire de la monnaie, et des enfants en haillon traînent un peu partout munis d’une vieille boite de conserve sous le bras et font la manche…

Leur comportement reste pour moi un mystère. Je les observe souvent le soir, non sans les repousser systématiquement. Sont ils des gamins perdus et désespérés ? Ou vont-ils à la pêche aux bons sentiments, toujours à la recherche de gros poissons faciles à appâter ?… Leur démarche me parait aussi complexe… qu’il m’est encore impossible de déterminer quelle doit être mon attitude devant eux. Bien sur il n’y a pas besoin d’aller bien loin en France pour se prendre en plein visage les mêmes situations. Et ce sont les mêmes questions que je pose depuis longtemps…

Voilà de quoi continuer un vaste débat dont les limites me paraissent insondables. Qu’est ce qu’il y a de plus lâche ? Détourner le regard avec une gêne male cachée ou soulager sa honte avec une petite pièce ? Donner la pièce, n’est ce pas moins sauver quelqu’un que se sauver tout court d’une situation gênante ?Il y a pourtant des remèdes faciles à se répéter pour refouler les montées de bons sentiments et les envies pressantes de charité. Se répéter invariablement certaines phrases et attendre que le malaises passe, que le mendiant se lassent… « Je ne dois pas donner la pièce, la relation qui n’implique pas un échange et une relation qui crée un asservissement de celui qui dépend de la pièce »… « Le don est une relation totalitaire »… écrivait une grande philosophe respectée Ou encore : « donner une pièce c’est asseoir un peu plus un système aux règles du jeu faussées »… « la mendicité amène la mendicité »… on pourrait même se rappeler une vague démonstration d’un ami qui explique que les enfants mendiants déstabilisent le système familiale et l’autorité parentale en ramenant davantage d’argent que leurs parents qui travaillent durement…

Très bien. Et on fait comment quand le petit mendiant ne se lasse pas ? Quand le gamin vous attrape au début du chemin et ne vous lâche plus… Bien sur au bout d’un moment les appels sonores avec sa boite de conserve fatiguent, ses petits gémissements perdent de leur vivacité, et parfois en deviennent moins crédibles. Mais quoiqu’il arrive, que ce gamin soit affamé ou pas, qu’il soit un très bon comédien ou non, il reste un enfant dans la rue. Un petit homme qui ne va pas à l’école et qui n’est pas en train de recevoir l’éducation qui lui permettra de commencer la vie avec toutes les chances de son côté.Même en wolof, comment pourrait il percevoir ma justification et mon refus ? « Ecoute petit, pour des raisons qui ne sont pas d’ordre économique mais philosophique je ne saurais prendre le parti de la lâcheté et de l’hypocrisie. Tu seras ainsi honorer de voir que je m’impose de garder une position courageuse en t’adressant une fin de non recevoir ! ». Vous avez dit indécence ou courage ?…

J’ai marché un quart d’heure, il m’a suivi à la trace. J’ai prié pour qu’il ne prenne pas le bus avec moi. Le car rapide arriva, il tenta une dernière rafale de gémissement. Il m’a regardé monté sans bouger, je l’ai suivi du regard quand le car rapide a démarré. A quoi pouvait il bien alors penser ?

Marcel et Monrolland

Jeudi 10 janvier 2008

Avec un peu de retard, voici quelques moments sympathique de mon premier week-end 2008 à Dakar.

Tout d’abord, la soirée de vendredi soir. Par l’intermédiaire d’amis d’amis d’amis sénégalais je me suis retrouvé à une soirée concert dans un quartier populaire de la banlieue Nord Est de Dakar (.. J’ai encore du mal avec l’orientation mais cela doit être à peu près ça). Pour changer, je vous éviterais d’émettre des sarcasmes sur le retard de plus de 4h30 sur l’horaire programmé… Le retard c’est quand même un concept bien toubab. C’est l’heure de débuter quand tout le monde est là et que tout est près, quitte à attendre un peu, c’est quand même bien plus pratique. L’heure de rendez vous n’est qu’un des éléments qui permettra de savoir à quel moment tout doit débuter. Je fais ici quelques suppositions… Mais je me dis que c’est comme cela que mes voisins sur les sièges d’à côté ont du voir les choses… En tout cas s’ils s’étaient comportés comme de bons toubabs, cela ferait bien longtemps qu’ils se seraient laissés déborder par leur impatience et auraient mis le feu à la billetterie pour se faire rembourser…

 

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Je profite de ce petit détail pour faire une remarque plus générale sur ce que je raconte depuis plus d’un mois ici : Il m’arrive souvent de prendre un ton très ironique pour décrire certaines situations, parfois d’en rajouter un peu et aussi de jouer avec les stéréotypes faciles sur la façon dont l’Afrique peut être fantasmée. Cela m’a déjà valu de longs mails de rappel à l’ordre, dénonçant un côté frimeur et sarcastique qui ne peut que laisser supposer un dangereux glissement vers des pensées racistes et démontrant que je ne chercherai en aucun cas à comprendre le pays que je viens rencontrer. Ce rappel à l’ordre, même démesuré, est loin de m’être inutile : Par effet de style et pour rendre des textes plus dynamiques, je me suis amusé à entrechoquer des différences culturelles profondes (Un ressort comique comme un autre après tout… Qui ne rigole pas de blagues sur les belges, corses, basques etc.…) mais je n’ai pas su à côté de cela proposer un regard distant sur tous ces clichés. Bien préciser qu’il n’y avait dans mon propos aucun jugement de valeur, et que je m’efforce à tendre vers toujours plus d’écoute, de compréhension, et de respect, avec les gens que je peux rencontrer. Je ferais donc à l’avenir plus attention à ce que je peux écrire. J’espère sincèrement ne pas froisser les personnes qui liront ces pages.

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Le concert a tout de même pu débuter, les rangées de sièges autour du podium comme les gradins du stade de football étaient pleines. Il régnait une ambiance de kermesse, vieux, jeunes, enfants, on aurait dit que tout le quartier s’était donné rendez vous pour danser sur les rythme mbalax aux percus endiablées et applaudir les chanteurs de reggae, de hip-hop ou encore de musique traditionnelle sénégalaise.

En parlant avec quelques personnes autour de moi j’ai pu comprendre qu’il ne s’agissait pas d’un simple concert. Mais qu’il y avait une finalité bien plus importante pour cette manifestation : les fonds récoltés lors de l’évènement sont destinés à promouvoir la reconnaissance de la 18ème langue sérréres du Sénégal. Et qu’une bonne partie des gens présents sont issus d’un village nommé Monrolland situé dans la région de Thies (proche de Dakar) et de l’ethnie des Ndout (j’espère ne pas avoir fait d’erreur, je n’ai pas pu prendre beaucoup de notes pendant la soirée…).

 

Monrolland est peut être un petit village, il semble pourtant regorger d’une grande richesse musicale. La soirée a été animée par plus d’une quinzaine de chanteurs, accompagnés de leurs musiciens, de tout âge et de tout styles. Dans les moments les plus électriques de la soirée, lorsque les chanteurs les plus appréciés par le public apparaissent sur scène, les femmes se lèvent de leur sièges et se rassemblent par petits groupe au milieu de la piste. Elles tapent du pied au rythme des djembés et des tamas (tambourin que l’on positionne sous l’aisselle), se déhanchent et se désarticulent. Tous les membres semblent pris de spasmes, et la cadence semble toujours plus rapide.

 

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Mais la dernière partie offre le bouquet final. Bien que le Mbalax est la faveur de tous les habitants du Sénégal et de la Gambie (http://www.jeuneafrique.com/pays/senegal/article_depeche.asp?art_cle=APA00917anneseibmag0), Monrolland garde un faible pour le reggae… Et pour cause, cette région a vu naître nombres d’artistes parmi les “reggaemen” les plus en vogue du Sénégal. En particulier un qui a le plus retenu mon attention : Marcel Salem (http://profile.myspace.com/index.cfm?fuseaction=user.viewprofile&friendID=108821886).

Alors qu’il prenait le micro pour se présenter (ce ne devait pas être vraiment utile vu l’effervescence qu’a suscité son arrivée sur scène) et qu’il parlait en wolof, les gens se sont mis tout d’un coup à applaudir de manière plus sérieuse et engagée. Mon voisin m’expliqua que Marcel était en train de faire la morale à tous les politiciens venu se faire remercier dans les discours d’introduction de la soirée. L’artiste leur rappelait leurs engagements et les promesses jamais tenues sur le développement de Monrolland, en particulier ses infrastructures indignes dont les travaux sont toujours prévus pour demain. Il faudra tout le tact de l’animateur de la soirée pour venir reprendre le micro dans les mains de Marcel et l’empêcher d’en remettre une couche avant de quitter la scène…

 

Mais Marcel sait de quoi il parle et d’où il vient. Si sa carrière commence à prendre de l’essor, que la France lui tend les bras et que les tournées en Afrique de l’ouest sont déjà signées, il n’a pas pour autant oublié les travaux dans les champs, les études stoppées bien trop tôt et la dure vie des petits boulots de Dakar. Une de ses plus célèbres chansons rend d’ailleurs hommage aux tirailleurs sénégalais (http://www.marcelsalem.com/index01.htm), qui furent massacrés pendant la nuit du 1er décembre 1944 par l’armée française parce qu’ils réclamaient de manière somme toute assez légitimes leurs soldes à Thiaroye (http://www.africamaat.com/article.php3?id_article=66&artsuite=1).

Par un petit hasard j’ai pu serrer la main de Marcel Salem… bref échange de sourire, politesse et convivialité… Une petite photo avec quelques fans qui passaient par là…

 

Il est 6h du matin, le concert ne veut toujours pas se terminer… Tant pis on ne verra pas les deux derniers artistes programmés… Les rangées de danseurs se sont bien éclaircies mais il reste une poignée d’irréductibles toujours éveillés, prêts à bondir pour danser sur un dernier son reggae.

 

 

 

 

 

 

 

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