La Nuit Tombe
Mercredi 7 mai 2008La nuit tombe, chacun rentrent à la maison. La journée de travail est enfin terminée. Les « cars-rapides », les « Ndiaga-Ndiayes » et les bus de la compagnie « Dakar-Dem-Dikk » sont bondés. Les retardataires n’ont qu’à s’accrocher à la « pente » des vieux rafiots aux côtés des apprentis. Ces derniers alpaguent les piétons le long de la route « Yoff ! Aéroport ! Patte d’Oie ». Ils jonglent de leur main pour rester accrochés à une poignée de porte arrière ou à l’échelle du bus. Toujours plus ou moins en suspend, ils jouent de leur porte monnaie pour donner l’appoint aux usagers.
L’éclairage est souvent aléatoire, voire défaillant. Les routes peu fréquentées et les chemins des petites ruelles tombent vites dans l’obscurité. Etrange sensation pour un occidental qui débarque à Dakar. La lumière partout, tout le temps, instantanément. Cela semble tellement évident, tellement naturelle. Comme respirer, manger ou boire. Il suffit juste d’ouvrir les yeux.
Alors que l’on sort d’une maison ou d’un quartier tout illuminé, au détour d’une rue, tout d’un coup, le noir. Impossible de pouvoir anticiper ses trois prochains pas. On suit alors fébrilement ses pieds, chaque enjambé devient une petite victoire. Tout notre esprit se concentre sur le pas suivant. Soudain, un bruit. Un froissement, un craquement. La chute d’un objet ? Devant ou sur le côté ? Derrière peut être ?! Puis plus rien, seulement le noire et le silence aussi. La vue ne répond plus, les autres sens s’aiguisent pour prendre le relais. Les chuchotements lointains arrivent alors à se frayer un chemin jusqu’à nos oreilles. Une légère brise vient caresser la joue. Un chat sors d’un tas de gravats, il s’enfuit dans un grand fracas pour se réfugier un peu plus loin.
Quelques pas. Nouvelle sensation brutale. Le vide ! Fraction de seconde en apesanteur, les pieds ne reposent plus sur rien, le sol se dérobe, trou noir. A peine le temps de réaliser l’étrange sensation, je suis affalé au fond d’une tranché. Instant d’égarement total, repères évanouis. Le sol revient, l’esprit aussi, il consulte alors chaque parti du corps. Pieds, hanches, épaules, bras, mains, nuque, tête, tout réagit. L’incompréhension et la frayeur laissent alors place au comique : Aucun ouvrier n’avait jugé bon de protéger, ou ne serait ce que signaler, une tranchée de plus d’un mètre cinquante de profondeur, par une barrière ou un panneau !… Le noir, pourtant si redouté sur le chemin, devient alors un précieux compagnon, il camouflera un peu le ridicule de la situation. Tout poussiéreux, les membres glissant dans les gravats, je tente de remonter à la surface vite et discrètement…
Il est bien temps de rentrer à la maison. Plus loin la lumière revient, les discussions parviennent à chaque mètre plus facilement à mes oreilles. Une gargote éclairée d’une faible ampoule sert du « thiebou djeun ». Une petite dizaine de personnes assise sur des tabourets plongent délicatement leurs cuillères dans leurs assiettes. Repas réparateur, dans le calme, chacun prend sa portion de potion. Contrairement au bouillonnement de la rue en plein jour, désormais chacun se sent un peu obligé de baisser la voix, de ralentir ses gestes. Comme si l’obscurité avait le pouvoir d’adoucir les mœurs.
Plein phare devant moi. « Ngor-Ouakam ! » lance un apprenti à l’arrière d’un « car rapide ». Cela tombe bien c’est chez moi et il est plus que l’heure de rentrer à la maison. Je saute dans la machine qui n’avait pas vraiment envi de stopper sa course. Je me glisse sur une banquette à côté d’un nouveau né bordé dans le dos de sa mère. Il me regarde de ses petits yeux grands ouverts. Il aurait bien raison de se moquer du toubab peureux tout poussiéreux.



