Fodé et l’ASC Kussum
Mardi 14 octobre 2008
“Mais ca fait longtemps mon ami ! - Oui ca fait bien longtemps mon ami !” J’ai très vite retrouvé Fodé dans mon nouveau passage dakarois. Fodé mon ami guinéen, toujours aussi passionné de football, toujours le regard fixé vers le ciel, toujours aussi rêveur et plein d’espoir pour l’avenir. Peut être trop, peut être inconscient. Nous aurons un jour l’occasion d’évoquer ce genre de sujet… En attendant le moment est aux salutations et questions sur la famille. Et ces palabres sont bien vite expédiées. Nous voilà déjà revenu sur notre sujet favori, notre étroite porte d’entrée, pour tenter de pénétrer nos mondes respectifs. Le ballon rond !
Justement cela tombe bien c’est un sujet plus que d’actualité. Fodé me parle de ces matchs qui rythment toute la période de l’hivernage à Dakar, les Nawetanes. Peut être plus populaires que la première division professionnelle du Sénégal, les Nawetanes offrent bien plus que des rencontres de football. Une effervescence dans des rues déjà bien animées, une euphorie qui gagne des quartiers tout dévoués à leur équipe respective. Matchs retransmis en direct à la télévision, sponsors qui arrivent à amadouer des clubs de plus en plus réceptifs à leurs appels du pied… Mais aussi une dimension mystique, comment gagner un titre sans faire appel à un bon marabou ? Sous certains aspects il semblerai bien que ces matchs amateurs de quartiers soient en voie de récupération par le business et les luttes de pouvoirs.* En partie du moins, pour avoir assisté depuis mon arrivée à certains de ces matchs, il s’y dégage toujours une ambiance conviviale. Il y a des centaines voire des milliers de spectateurs pour un match, et pourtant les Nawetanes cela reste du sport amateur, du sport étudiant, du sport familial. Il semble que l’enjeu ne dépasse jamais le jeu.
En attendant j’accepte avec beaucoup d’excitation l’invitation de Fodé à venir le rejoindre pour un entrainement avec son équipe du quartier populaire de Médina. L’ASC Kussum a su le séduire, lui apporter une sorte de cadre familial. Il en déciderait presque de quitter son club de deuxième division sénégalaise de Ngore**. L’avenir de mon ami Guinéen au sein de cette équipe aux portes de la professionnalisation est plus qu’incertain, et Fodé semble avoir des relations assez compliquées avec les dirigeants… En attendant, me voilà au stade Hassan Diouf***, l’entrainement est commencé depuis bien longtemps et il m’est assez difficile de faire une entrée discrète et fondue dans le décor : On avait déjà bien vu passé un brésilien ou un portugais sur ce terrain, mais jamais un toubab, un français ! Et on ne peut pas dire que j’avais fier allure, tout juste sorti du travail en chemise cintrée de petit cadre parisien…. je vais fébrilement à la rencontre de 50 ou 100 joueurs en train de suer sur le terrain****, peut être le triple dans les gradins et autour de la main courante en train de suivre les jeux et les exxercices… Je m’avance timidement vers le coach, présentation express, trois tours de terrain pour s’échauffer et c’est parti. Chasuble rouge, sable chaud et crampons moulés. Les regards sont pesants, les spectateurs prêts à réagir au moindre geste technique comme à la première gaffe sur une passe ratée. Pas facile de rester serein quand on sent une pression du public plus forte ici pour un entrainement que pour n’importe quel match départemental de mon petit district de Gironde…
En se concentrant sur les causeries du coach, on devine derrière les mots en wolofs un discours digne de n’importe quelle division française de foot, à base de “même si le prochain match est amical il ne faudra pas le prendre à la légère”, “il faut donner le meilleur de soi à l’entrainement pour réaliser un bon match dimanche”… sans oublier la traditionnelle séance d’appel des joueurs sélectionné pour le match… Il y a cependant des éléments du décor qui nous ramène à une tout autre réalité : Entre le béton des gradins qui tombent en ruine et le terrain en sable collant, on se croirait plus sur un chantier que dans l’antre de l’un des meilleurs clubs de quartier de Dakar. Malgré ces conditions exécrables, le niveau des joueurs et des équipes A comme B, est plutôt relevé. Football technique, rapide, puissant. Même si parfois les passes sont un peu à contre temps et les interventions défensives de l’ordre de la tauromachie, il faut s’accrocher pour accéder à une place de titulaire en équipe première.
Heureusement pour moi, ce n’était pas là mon ambition. J’ai pu discuter à la fin du match avec l’encadrement du club et leur exposer ma simple envi de venir partager quelques moments de sport dans une ambiance conviviale. Et si un jour l’occasion se présente, rendre service en match officiel, si cela pouvait être dans mes moyens bien sur. J’ai répété ce discours au président, au coach, à l’adjoint du coach, mais aussi au président du club des supporters, aux “mamans” qui prennent soin de Fodé… Bref, il y avait beaucoup de monde à rencontrer pour espérer être un peu intégré. L’après match fut très long. Et avant de partir, il fut bien impossible de refuser le thie bou diem préparé par la famille du capitaine de l’ASC Kussum…
Le repas se termine, il fait presque nuit. L’obscurité attenue peu à peu la folle activité des rues du quartier. Il est temps de rentrer chacun chez soi. Comme à chaque fois la nuit vient discrètement nous rappeler que malgré nos efforts et nos contorsions, nous ne sommes pas du même monde. Le talentueux guinéen aux pieds de cristal ne montera pas dans le carrosse de citrouille. Je prends un taxi et rentre au château. C’est un bien drôle de monde qui m’entoure. Où la nuit place des barrières implacables entre des ghettos, et le jour offre quelques fenêtres de rencontre autour d’un bout de cuire arrondis.
* L’un des plus grands clubs de la ville est financé par le fils du président de la République… ce dernier étant chaque jour davantage pressenti pour se présenter à la suite du père…
** Les matchs de championnats réguliers au Sénégal, que se soit la division professionnelle ou les divisions inférieurs amateurs ont lieu en partie en même temps que les Nawetanes… ou n’ont pas lieu du tout. La fédération sénégalaise de football traverse une grave crise depuis de longs mois et les championnats sont souvent interrompus.
*** J’espère bien pouvoir rassembler assez d’info pour pouvoir parler un jour du scandale immobilier qui semble entourer ce stade, à moitié en friche, vendu par la mairie à des promoteurs immobiliers dont ils semblent peu probable que l’activité sportive du quartier soit une de leur priorité…
**** Deux clubs s’entrainent sur ce même terrain simultanément, chacun se compose, au grand minimum, de deux équipes de sénior.



