Passager à Dakar
Dimanche 1 février 2009
Un an à Dakar. Oui tout bien calculé je viens de passer un an à Dakar. Un an c’est tout de même symbolique. Un an c’est pas grand chose dans une vie je suppose, une goutte d’eau, juste un passage. Qu’est ce que je retiens au bout d’un an de passage ? Comment décrire, porter un jugement sur ce que j’ai rencontré ici ?
Les récits d’écrivains sont souvent remplis de grandes peintures qui font ressentir l’atmosphère des cités parcourues. Ces lieux emplis de tension, de sérénité, ou encore d’euphorie… Comment peut on sentir l’ambiance d’une ville ? Comment sortir des cartes postales pour extraire ce qui caractérise ces concentrés de vies humaines ? Je suis admiratif ou curieux de ceux qui savent retransmettre une ambiance, autant par leur faculté à capter et synthétiser leur parcours, que par leur manière de savoir retranscrire avec précision leurs impressions et leurs analyses.
Un an à Dakar et tant de visions contradictoires. Ces derniers temps on m’a plusieurs fois demandé : « Et alors Dakar, c’est comment ? Ca te plait ? ». Je ne sais pas quoi répondre à cette question. Oui je suis bien à Dakar. Mais est ce davantage par les rencontres que j’y fais que par la ville elle même ? Les deux sont-ils dissociables d’ailleurs ? C’est tout de même plus simple d’aimer une ville où l’on joui d’un emploi, d’un réseau sociale, de toutes les facilités et du confort d’un petit toubab.
Un an de séjour à Dakar. Cette ville me paraît immense, incontrôlable, infini, impossible à embrasser dans sa globalité. Pas assez de repère dans le temps, pas assez de repère pour comparer avec d’autres endroits… Et pour être honnête aussi, pas toujours assez de volonté pour sortir de certains sentiers préconçus pour expatriés. Dakar est une ville en paix. Mais les émeutes de la faim il y a quelques mois ont été violentes. La semaine dernière depuis la fenêtre de mon bureau j’ai vu des policiers lancer au fusil des gaz lacrimo sur des lycéens, sans sommation, touchant les voitures et les maisons aux alentours. Dakar est la capitale d’un pays démocratique. Mais la police ne se gène plus pour faire des descentes arbitraires dans les rédactions des médias privés. Dakar est une ville en plein développement, où l’on voit tous les jours des immeubles sortir de terre. Mais la semaine dernière en passant devant le stade Hassan Diouf, je n’ai pu y rentrer, les accès ont été murés. La mairie a vendu l’un des rares lieux où le quartier populaire de la Médina pouvait venir jouer et regarder du football. Alors c’est comment Dakar ? Il faut beaucoup plus qu’un an de vie, d’expérience, de curiosité pour pouvoir répondre sérieusement à cette question.
Pourtant, un an à Dakar, c’est tout de même un petit palier. On regarde différemment les nouveaux qui débarquent. Parfois je me surprends à trouver leurs premières impressions naïves, maladroites. Leurs crises d’exotisme et de spiritualité, leurs envies fantasmées de voyages, leur vision de « L’Afrique ». Mais je me garderai bien d’en rire, car souvent leurs remarques me ramènent à mes propres expériences. Il n’y aurait rien de plus pathétique que de vouloir jouer au vieux voyageur. Il n’y a rien de plus triste que ces toubabs qui se donnent un rôle de guide-tuteurs. Jouant de leur wolof en société, ils aiment raconter le Sénégal, ses endroits sauvages qu’ils ont découverts loin des chemins touristiques.
Il y a ceux qui partent et ceux qui arrivent. Comme un flot incessant, infini, qui rappelle que notre tour viendra un jour de repartir et d’être remplacé. On s’habitue aux lieux, on y grave des souvenirs. On finit par croire que l’on est chez soit et que ces bouts de rues, de quartiers nous appartiennent. Mais nous gravons dans le sable, et le temps souffle. Nous empruntons, et nous passons. Nous sommes tous de passage.



